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Daniel Keene est un auteur contemporain australien que nous connaissons en France depuis plus de vingt ans. À chacune des lectures, des pièces courtes ou longues tirées de son œuvre, nous ressentons le même éblouissement face à ses textes intenses. Même effet pour LA PLUIE. Les messages portés par l’auteur nous parlent avec force dans une intimité parfois cruelle, toujours juste. LA PLUIE est une pièce courte de 9 pages, écrite sans ponctuation ni didascalies.

Le public s’installe, une vieille femme est là, on dirait une marionnette. C’est une marionnette. Elle prend soin de chacun de nous comme d’un ami qu’elle reçoit chez elle. Pliant le vêtement de l’un pour le ranger sur les genoux, essuyant les lunettes d’une autre pour les lui rendre aussitôt, offrant un bonbon à un plus jeune… Elle sonne la cloche pour annoncer le début du spectacle et part, nous laissant seuls avec le comédien et ses marionnettes. Nous la retrouverons à la fin du spectacle pour nous offrir du vin chaud pendant une discussion avec le comédien.

C’est l’histoire d’Hanna. Hanna se souvient devant nous de trains bondés qu’elle voyait partir sans jamais revenir. C’était il y a longtemps, quand elle était jeune mais c’est toujours présent pour elle, indéfectible.

Elle fait ressurgir de sa mémoire les objets abandonnés par ces voyageurs de la fin. Objets qu’elle a recueillis chez elle, les rangeant et les nettoyant avec soin chaque jour, jusqu’à la fin de sa vie. « Un jour, quelqu’un m’a donné la pluie ! ». Un garçon, un petit garçon à la crinière noire lui a tendu une petite bouteille dans laquelle il a récolté de la pluie. Il compte sur Hanna pour la retrouver quand il reviendra. Hanna lui dit qu’elle la gardera jusqu’à ce qu’il revienne. Il est monté dans le train.

Hanna réinvente le passé avec ces bouts de vies laissées et nous le livre en parlant avec délicatesse comme pour ne pas nous blesser avec des mots de l’horreur. Nous voyons, nous comprenons. Elle fait revivre ses souvenirs pour ne pas les oublier, pour que nous ne les oubliions pas aussi. La douleur s’est faite pudeur pour raconter l’indicible. Ce que nous comprenons charrie les émotions. Ces confidences meurtries et troublées nous touchent profondément.

De silences impressionnants et lourds de sens, aux effets percutants des objets de toutes sortes qui s’animent, nous sommes cueillis du début à la fin, sans violence ajoutée, avec bienveillance même, portés par le récit et cette voix calme et posée.

À partir du texte digne et grave de Daniel Keene, Alexandre Haslé construit une admirable théâtralité utilisant la magie fictionnelle et poétique de la marionnette. Il joue lui-même tout en manipulant les marionnettes, brouillant ainsi les frontières entre le réel et l’imaginaire avec une précision et une efficacité remarquables. L’histoire nous emporte dans un univers onirique. Les messages sont limpides et transmis avec le désir évident de partager cette mémoire. Notre Mémoire.

Nous ne pouvons que comprendre pourquoi Alexandre Haslé a accepté de rejouer ce spectacle dont la première création remonte à 2006. Pour nous transporter, encore et encore, dans cette inhumanité insolente et crasse qui ne tirera donc jamais les leçons du passé. Pour que nous revoyions aujourd’hui au travers des migrations forcées et des concentrations subies ce qu’Hanna a vu.

Un spectacle intense et émouvant nous laissant pétris de colères sourdes. Un spectacle simplement et terriblement beau. Nécessaire pour rester conscients. À voir absolument.

 

De Daniel Keene. Fabrication, mise en scène et jeu d’Alexandre Haslé. Avec la complicité de Manon Choserot. Lumières de Nicolas Dalban Moreynas.

Du mardi au samedi à 19h00 – 53 rue Notre-dame-des-champs, Paris 6ème – 01.45.44.57.34 – www.lucernaire.fr

 

Photo Marinette Delanné

Photo Marinette Delanné

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