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De gauche, le refus de voter ? De gauche le vote nul ou le vote blanc ? Examinons. Par colère contre la classe dirigeante, par allergie au social-libéralisme, par volonté de jouer jusqu’au bout le «dégagisme», des électeurs de bonne foi sont tentés par l’abstention devant le choix Macron-Le Pen. Est-ce logique ?

Il faut, pour répondre oui, passer sur de redoutables contradictions. Car, enfin, peut-on adhérer à la cause des sans-papiers, prêcher l’accueil des réprouvés de la Terre et hésiter à combattre dans l’urne une candidate qui propose de lancer une chasse féroce aux immigrés en situation irrégulière, de supprimer le droit du sol et l’aide médicale d’Etat ? Peut-on condamner la déchéance de nationalité il y a un an et voter blanc ou nul quand le FN prévoit de l’étendre à des milliers de binationaux sur simple suspicion policière ? Peut-on soutenir le mariage pour tous et s’abstenir quand le FN propose de l’abroger ? Peut-on rejeter Fillon pour cause d’affaires judiciaires et rester indifférent aux mêmes casseroles que le FN traîne à ses basques ? Peut-on dénoncer le programme économique de Macron et se soucier comme d’une guigne d’un projet frontiste démagogique à souhait, qui prévoit quelque 80 milliards de dépenses supplémentaires en les finançant par l’endettement ou la planche à billets et, surtout, par des économies sur l’immigration, alors que la plupart des spécialistes de droite et de gauche contestent le chiffrage du FN sur ce point ?

Peut-on soutenir Christiane Taubira et rester insensible devant un projet qui renforcera comme jamais l’arsenal répressif français ? Peut-on refuser, en un mot, de choisir entre une candidate qui prend l’étranger pour bouc émissaire et un candidat qui ne le fait pas ?

On dit que le libéralisme ouvre la voie au Front national et donc que le vote Macron favorisera un jour la victoire du FN. C’est le choix de Gribouille : jetons-nous à l’eau par crainte de la pluie. Pour ne pas être mouillé demain, on préfère se noyer tout de suite. Dans cette élection nationale, ce qui favorise le Front national, ici et maintenant, c’est de ne pas voter contre lui le 7 mai. Il sera temps, dès le 8 mai, de récuser le social-libéralisme. Lequel, à moins d’entretenir la confusion, n’est pas l’ultralibéralisme, loin de là. A supposer que le programme Macron soit appliqué dans sa totalité, l’Etat-providence français restera le même à peu de choses près, la France continuera de détenir le record européen de la dépense publique et l’Etat gardera sa place éminente, ce qui est le contraire de « l’ultralibéralisme ».

Et, surtout, l’opposition à Macron aura tout loisir de se déployer une fois le danger principal écarté. José Bové, altermondialiste émérite, François Ruffin, inspirateur de Nuit debout, Pierre Laurent, chef du Parti communiste, l’ont compris : ils appellent à voter pour le candidat d’En marche. Ruffin glissera dans l’urne un bulletin Macron le jour du vote et combattra sa politique le lendemain. Un peu de bon sens ne fait pas de mal. Et ce n’est pas seulement une rhétorique militante. Dans la Ve République, le président domine, sauf si l’Assemblée ne le suit pas. C’est un régime présidentiel à veto parlementaire. Un président sans majorité à l’Assemblée, Macron par exemple, ne peut orienter la politique du pays. D’où les cohabitations, qui transfèrent au Premier ministre l’essentiel du pouvoir face à un président du bord opposé. Dans ces procédures républicaines, la force du FN a créé une logique nouvelle : on élimine à la présidentielle, on choisit aux législatives. On élimine Fillon puis Le Pen à la présidentielle. On désigne ensuite la majorité parlementaire, qui l’emportera en tout état de cause, pour Macron ou contre lui.

Autrement dit, le vote Macron peut être complété en toute légalité républicaine par un vote plus à gauche aux législatives, qui influera sur la politique menée. Il n’engage pas encore l’avenir. Il conjure seulement un futur cauchemardesque. Il est donc de toute nécessité. On dira que ce sont banalités républicaines. Mais justement : c’est bien l’esprit de la République qui est en jeu. La République qui réunit les citoyens au lieu d’ostraciser les minorités, la République qui garantit les libertés publiques au lieu de les tenir pour un obstacle à l’identité, la République qui accueille tous ses enfants au lieu, comme le fait Marine Le Pen, d’accuser ceux qui sont contre elle d’être de mauvais Français, de conspirer à la destruction de la nation, la République qui proclame l’égalité des droits au lieu de glorifier la discrimination, la République qui laisse ouvert le choix des politiques, du centre, de droite ou de gauche, au lieu de jeter la France dans l’enfermement nationaliste.

La République, les choses étant ce qu’elles sont, c’est le vote anti-Le Pen. C’est donc le vote Macron.

Laurent Joffrin

 

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