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Ce texte d’Harold Pinter, écrit en 1984, est une diatribe sans concession contre la torture et toutes les formes de privation de liberté au nom des idéaux, des croyances ou des pensées contraires au régime totalitaire d’un pays.

Harold Pinter écrit à ce propos : « Des centaines de gens sont maintenus en détention sans condamnation par un tribunal. En d’autres termes, ils n’ont pas été jugés coupables ou innocents. Durant leur incarcération, nombre d’entre eux sont soumis à la torture. Des gens dont la vie a été anéantie, tant les victimes de la torture que leurs familles. »

La pièce revêt un style direct, plus direct que celui auquel le dramaturge nous a habitué dans ses autres écrits où il provoque la pensée par le jet d’un mot ou d’une formule ou bien encore par une situation cocasse et impromptue.

Ici, nous sommes plongés immédiatement dans une violence extrême, dénuée de toute approche perfide ou sournoise. Aucune malice ne semble nécessaire tellement l’interrogateur est maître du temps, de l’espace et des humains qu’il soumet à la question. Il représente et impose une forme d’autorité absolue, se disant investi d’une mission purificatrice justifiant son statut de tortionnaire.

Un tel mépris des droits humains est intolérable bien sûr, Pinter le rend insoutenable. Il n’encombre pas le récit de rebonds ni de détours. Il trace la route en suivant son cap. Il conduit la pièce à son terme nous entrainant tout de bon dans la véracité de cette fiction, dans la profondeur de nos peurs et dans le magma bouillonnant de notre révolte sourde prête à exploser.

La mise en scène de Katell Daunis ose le trouble de la frontière entre le plateau et la salle. Elle soignera par ailleurs et avec finesse, la nudité glaçante des expressions des visages, laissant aux voix le soin de nous atteindre.

La confrontation du public avec l’agressivité de la pièce dès la première seconde nous saisit et ne nous lâchera pas. L’interrogateur est derrière nous, il nous harangue comme s’il cherchait à nous intimider. Il y arrive, ce salaud. Puis il prendra ses victimes parmi les spectateurs. Le père et la mère de l’enfant sont assis au 1er rang. Il les interrogera tous les deux, répétant ses questions sur différents tons, ne s’interrompant que pour aller régulièrement boire un verre, un pour la route. Une horreur démoniaque nous transit. Une atmosphère terrifiante règne dans la salle.

Le jeu des comédiens se conjugue adroitement pour mieux nous pénétrer en maintenant une opposition entre le renoncement du couple résigné à sa perte, à sa mort probable et à la certitude de jamais revoir leur enfant, avec le cynisme mégalomaniaque de l’interrogateur et à ce sentiment de toute puissance propre aux tortionnaires.

La justesse et la précision des comédiens Grégory Bonnefont, Benoit Martin et Lucile Paysant servent à merveille l’effroi et la puissance du texte qui se suffit à lui-même sans qu’il soit utile d’y ajouter des effets.

La pièce se termine comme elle a commencé, farouchement brutale et simple comme est brutale et simple l’horreur de la torture, la soumission de ses victimes impuissantes et le panache nauséabond de leurs bourreaux.

Nous sortons groggy et profondément touchés par ce spectacle de Pinter, nécessaire pour lutter contre l’indifférence de l’ignorance et éveiller notre conscience à regarder aujourd’hui les autres routes où de nombreux lâches et dépourvus d’humanité continuent leur sévices.

Une réussite d'expérience théâtrale où art et politique font alliance.

 

D’après Harold Pinter. Traduction Éric Kahane. Mise en scène Katell Daunis. Technique et lumière Sarah Marcotte.

Avec Grégory Bonnefont, Benoit Martin et Lucile Paysant.

 

Cette représentation s’inscrit dans les cadre du Festival des Traverses au Théâtre de l’Opprimé : www.theatredelopprime.com

Autres dates pour UN POUR LA ROUTE sur le site du collectif X : www.collectifx.com

 

- Photo © Vincent Rubin -

- Photo © Vincent Rubin -

- Photo © Vincent Rubin -

- Photo © Vincent Rubin -

UN POUR LA ROUTE au Théâtre de l’Opprimé

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